Samouraï – critique sur la plateforme Bref Cinéma

Depuis plus de deux décennies désormais, Johanna Vaude fait de l’hybridation son principe filmique. Reposant essentiellement sur la reprise d’images préexistantes, sa démarche entend déplacer leur teneur initiale et travailler les possibles qu’offrent leur ré-usage, leur réexposition et leur remontage. Travail d’exhumation ? Oui, mais surtout un méticuleux travail de création, la manipulation à laquelle s’adonne Johanna Vaude semblant avoir pour corollaire une dématérialisation de la pellicule Super 8 et, ainsi, une virtualisation des images à travers les outils informatiques contemporains. D’Autoportrait et le monde (1997) aux nombreux recuts réalisés dans le cadre de l’émission Blow Up sur Arte, en passant par Notre Icare (2001) et I Told you this Would Happen (2012), la réalisatrice s’emploie à développer une méthode d’hybridation à plusieurs niveaux (traitement chromatique de chaque image, entremêlement en boucle des plans, jeux entre des photogrammes de différents supports, travail sur le son). Il s’agit de replacer les images d’archives dans un laboratoire incertain de mouvements et de formes nouvelles, d’où il ressort une vision lucide et assurée du monde (réel et imaginaire). 

Aussi aurait-on tort de placer cette démarche dans la catégorie de l’art conceptuel, ses films relevant davantage d’un art de la sensation. Samouraï, que Johanna Vaude réalisa en 2002, en est un bon exemple : le film propose de restituer, à travers un concentré d’images et de sons percutants, les sensations que provoquent les combats de samouraï (le terme signifiant “homme d’armes” en japonais). Construit sur le mode du rituel, il est structuré à partir d’une poignée d’images récurrentes : le corps dynamique de plusieurs combattants, un lotus, un visage au regard surplombant, etc. Excluant toute appréhension éducative, qui déplierait les différentes étapes du combat, mais aussi toute approche spectaculaire, l’expérience consiste plutôt ici à triturer les images glanées pour révéler la violence protocolaire de l’affrontement. Le magma d’images, passant du calme suspendu à la confrontation haletante, provoque en crescendo la sensation d’une terreur sanglante. 

La question qui se pose en fin de compte est la suivante : si le lotus, motif du film, se rapporte au symbolisme bouddhique et à la valeur accordée à la vie, comment se fait-il qu’au nom d’une éthique guerrière, la culture japonaise ait tant valorisé le combat mortel et la brutalité sanguinaire ? Le film ne répond pas fermement à cette interrogation. Reste, au fond, la densité physique des figures humaines que le film permet de générer, autant que l’évanescence métaphysique produite grâce au traitement des images et à la dynamique du montage. Le cinéma de compilation proposé ici prend ainsi ses distances avec la démarche très littéraire et ultra-personnalisée d’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, mais aussi avec le cinéma politique façon Jean-Gabriel Périot.

Voguant entre argentique et numérique, concret et abstrait, matériel et immatériel, Samouraï a la particularité d’être un film du détail sensoriel, capable de dévoiler la discrète fragilité des âmes. 

Mathieu Lericq 

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